"Chacun est singulier et c'est dans la vérité singulière que se trouve l'essence de l'humain." Julia KRISTEVA

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Un conte thérapeutique : "La mort du vieux Loup"

Le 04 juin 2015
Un conte thérapeutique :
"La mort du vieux Loup" traite du thème de la mort et du deuil. Comment parler de la mort aux enfants ? Difficile question, quand nous, adultes, avons tant de mal à penser la disparition...

La mort du vieux Loup

 

Ce jour-là, il y eut un grand retentissement dans la forêt.

La famille Soleil était présente au grand complet : Monsieur et Madame Soleil, Tonton Barnabé, L’adolescent Nestor, les quatre chats, Pompom, Rodrigue, Marcel et Suzanne, ainsi qu’Ando, Hélios et Toto, tous étaient attablés dans le jardin joyeux et fleuri de l’été.

L’affreux bruit descendit de la montagne, passant par les sentiers, au-dessus des nuages, par les vallées et les champs de blé, pour parvenir au centre du jardin et inquiété la famille Soleil.

Quel était ce grand bruit, cette macabre musique, ce tintamarre lugubre ?

Si on tendait l’oreille, on entendait des pleurs. Pas de petits pleurs de rien du tout, pas des larmes de crocodiles, non c’était comme la somme des pleurs versés par l’ensemble de tous les animaux de la forêt.

-          Que se passe-t-il ? s’étonnèrent en cœur les quatre chats, qui avaient l’ouïe fine et une vitesse de réaction supérieure aux autres.

-          Pourriez-vous aller vous informer là-bas, demanda Madame Soleil angoissée, et montrant le haut de la montagne.

Ni une ni deux, les quatre compères, partirent en courant en remontant le sentier.

Rodrigue, particulièrement réfléchi, mais aussi très préoccupé de nature, avec une tendance à imaginer le pire, était envahie de sombres pensées « il se passe forcément quelque chose de grave. », « pourvu que personne ne soit blessé, ou pire, mort », « la saison de la chasse n’a pas commencé, ça ne peut pas être ça… enfin, j’espère que le chasseur fou n’a pas sévi, encore… »

Pompom, qui voyait que Rodrigue traînait un peu, ralenti par ses pensées, lui intima l’ordre de se bouger le popotin :

«  Tu seras plus utile en courant qu’en pensant, allez garde tes réflexions pour plus tard, quand on sera sur place ! »

Ils arrivèrent, épuisés, sur les lieux du drame.

En pleine forêt, des centaines d’animaux étaient regroupés, graves et silencieux.

Au centre de cette réunion improvisée, un corps gisait à terre, recouvert de branches de houx et de fleurs des champs, telle que le voulait la coutume, dans cette contrée.

Oui, quelqu’un était mort. Et c’était le vieux Loup Anselme.

Pour l’occasion, les tensions s’apaisaient, les animaux oubliaient leur griefs, oubliaient les vieilles histoires, enfin oubliaient leur nature. La mort les rendaient soudain, sinon sages, au moins plus intelligents.

L’on se tenait côte à côte, et l’on pleurait.

Il faut dire que le vieux Loup Anselme était respecté de tous, et vénéré de son espèce animale.

Ce vieux loup de mer avait tout vécu, il contait souvent ses histoires à la lumière d’une bougie, ou d’une luciole, à ceux qui voulaient bien l’écouter. Et ils étaient nombreux, loups ou non, à se délecter des péripéties qu’une existence bien remplie occasionne.

Nos quatre chats participèrent à l’oraison funèbre prononcée par le grand hibou du bois.

Le grand hibou fit un discours élogieux d’Anselme, récita quelques prières qu’on connait bien dans les forêts, parla de providence, de salut, d’immortalité de l’âme, et d’autres idées que les félins ne comprirent pas bien.

Pourtant ils comprirent que le silence eût été insupportable, qu’il fallait bien dire quelque chose et qu’en ces circonstances, il eût été bien opportun de s’échanger des recettes de cuisine, et de comparer la viande des mulots d’ici avec celle des musaraignes d’ailleurs…

Il sembla cependant que ces paroles fonctionnaient assez bien, puisque peu à peu, les animaux séchèrent leurs larmes. Certes l’ambiance n’était pas à la fête, mais curieusement, il se dégageait de la cérémonie un climat presque doux, dont n’était pas absent la beauté.

C’était, il est vrai, la première fois que nos quatre félins assistaient à pareille scène, la famille Soleil ayant en effet une petite tendance à les protéger de toute douleur. C’est à peine s’ils savaient que la mort existait.

Les mulots que Marcel assassinaient n’étaient que des casse-croute, sans nom, sans histoire, sans origine, sans témoignage.

Là, c’était différent, les chats venaient de veiller la dépouille d’un être vivant qu’ils connaissaient. Une seconde avant, cet être vivait encore, il parlait, il grondait, il respirait, il riait, il jouait, il pleurait, il donnait des coups de pattes, et des caresses.

Une seconde après, il n’y avait plus rien.

Un corps posé dans les fougères, sans mouvement, sans souffle, rien de rien. Juste rien. Tout ce qui le concernait dès cet instant où son cœur de loup s’était arrêté de battre, la mémoire.

A partir de maintenant, on ne parlera plus de lui qu’au passé.

La mort, c’était donc ça : ce grand mystère du souvenir.

Il était temps de re-descendre en bas, là où il y avait encore de la vie, du présent et du futur.

La marche du retour fut lente et lourde. 

Mille réflexions circulaient dans l’esprit de Rodrigue.

Pompom, qui ne montrait jamais ses émotions, essuyait çà et là une larme.

Marcel, dont le naturel cruel n’était plus à démontrer, prit les choses avec légèreté : « en voilà un qui ne mangera plus de petit chaperon rouge ! », mais on sentait quand même que la mort du vieux loup l’attristait.

Il ne pensa pas une seule fois à faire trébucher Suzanne sur le sentier, ne lança aucune pierre sur le fessier rebondi de Rodrigue, ne proféra aucune méchanceté gratuite à l’encontre de Pompom.

 

De retour dans le jardin de la famille, nos quatre « journalistes » à poils, annoncèrent de concert la nouvelle aux soleils.

 

Ce fut évidemment la stupeur chez tous les membres de la famille endeuillée car tous avaient un jour été confrontés au superbe Anselme, et chacun avait une anecdote à raconter à son propos.

Il faisait partie de l’imaginaire de tous, et personne ne pouvait visualiser une forêt sans vieux loup.

Le chagrin dura quelques jours, voire quelques semaines, voire quelques mois, puis la vie reprit son court ordinaire et si l’on parlait du vieux loup, à l’occasion de repas animés, ce fut pour raconter le plus drôle et le plus remarquable de sa vie de canidé sauvage.

Ainsi le vieux loup Anselme devint une sorte de légende, de mythe, ou de personnage.

Il en va de ceux qui meurent, on ne sait pas où ils vont, on ne sait pas où ils sont quand leur corps disparait. On est même tenté de croire qu’ils disparaissent tout entier.

Et en effet, qu’y-a-t-il à voir ?

Pourtant demeurent des mots, des phrases, tout un langage, toute une histoire qui composent ce qu’on appelle un héritage.

C’est pourquoi dit toujours Monsieur Soleil, il est si important de parler, de se raconter, et d’écouter les autres , car ainsi nos paroles avec nous ne meurent pas.

 

 Caroline DRAHI

 

 

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