"Chacun est singulier et c'est dans la vérité singulière que se trouve l'essence de l'humain." Julia KRISTEVA

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Que veut dire vivre poétiquement ?

Le 05 mars 2015
Que veut dire vivre poétiquement ?

Au sujet du poétique ordinaire : 

Sans la poésie, la réalité serait insupportable, vulgaire, factice, et la pensée opératoire, horizontale, vaine. Non pas la poésie des poètes, qui certes est essentielle, mais qui n'est l'expression que de quelque uns. Mais le poétique spontané, naturel, sans travail et sans effort (ou si évident qu'il semble l'être). Le poétique du regard, la symbolisation dans le langage, la créativité sous toutes ces formes. 
Si nous ne sommes pas tous Baudelaire - et d'ailleurs je serais tentée de dire que depuis lui, plus personne ne l'est - nous avons tous la capacité de transformer le réel. Non pas pour s'extraire de la réalité, mais pour apprendre à l'habiter. 
La beauté n'est pas un du, elle exige de nous une certaine posture. Une qualité d'être. 
Lui est liée obligatoirement une certaine fréquentation de la solitude et du silence. 
Lui est associé un exercice de la langue qui vise le dépassement et la métaphore.

Le positionnement poétique de l'humain face au réel n'a rien à voir avec son niveau de culture ou son intelligence rationnelle (Ou si peu). 
J'affirme sans nuance qu'un charpentier peut davantage côtoyer la hauteur qu'un universitaire docteur es poésie. 
J'aimerais parfois endosser les vêtements du paysan, puis de l'agent de police, puis du fossoyeur, puis de l'ébéniste, puis du garagiste, pour éprouver son regard, pour déterminer dans quelle mesure son activité l'aide à appréhender le poétique du monde. 
Je serais peut être déçue, voire désespérée, parce que l'habitude et la routine professionnelle tuent l'inédit de la contemplation. 
Ou je serais peut être émerveillée par le génie de tel agriculteur, qui sait regarder sa vache, comme nul autre pareil. 
Par l'ébéniste qui sait caresser le bois, offrant alors à la matière en la polissant une dimension symbolique, qui est à l'origine des arts. 
Toute transformation à l'œuvre fait chanter le réel. 
Toute activité "prenant soin de" l'humanise..

Mais Sartre est mort, et le garçon de café n'est plus nécessairement "Garçon de café". C'est souvent ailleurs que dans son travail que s'effectue la transformation qui est l'agent du le regard poétique et qui l'agit. 
Pourtant je veux encore croire qu'il s'insinue partout. 
Même par petites touches : 
Quand une mère ou un père s'entend appelé maman ou papa en éprouvant charnellement le symbolisme du mot doux. 
Quand un chat regarde dans le néant d'une porte ou d'un plafond et qu'on se dit "tiens il parle encore à l'invisible."
Quand un enfant caresse un chien et qu'il apprend ainsi que la douceur aussi est un langage. 
Quand un homme plante un rosier, tout petit, insignifiant, dans l'espoir qu'à la saison prochaine, les fleurs seront si belles qu'il pourra les cueillir et les offrir à une femme. 
Et l'amoureux, oui l'amoureux est le plus grand poète, parce que pour lui tout fait signe et tout fait sens. 
Pour l'amoureux le mot, lorsqu'il est prononcé, devient matière de sentiment. 
Parce qu'il est dans la capacité étourdissante de distordre la temporalité, de scénariser l' histoire, d'habiter à la fois et le futur et le hors temps.

Il m'a semblé ce matin que tout était poésie, et cette conviction qui m'est venue en marchant m'a donné un espoir fou. 
Tout est symbolisable, transformable : tout peut donner à parler, même intérieurement, même ultérieurement. 
Voilà où réside la force transcendante du Bien sur le Mal. 
La barbarie, le mal radical, s'exprimant dans le spectaculaire ou la banalité, sont collés au réel, échouent dans l'absurde, sont en deçà de toute capacité de transformation. 
Là où triomphe la barbarie, le poétique est absent. Totalement. Le meurtre conscient, organisé, "massifié", voilà une zone "humaine" dont la métaphore est absente. Radicalement absente. C'est horizontal, vide, insensé, et si cela dépasse la pensée, ce n'est pas parce que "ça dépasse", mais parce que ça rabaisse.

Inutile d'écrire ou de lire de la poésie (seuls les poètes sont certains d'être les derniers à défendre l'Humain). 
Non tout cela n'est pas utile. Ce qu'il faut, absolument, c'est : 
Parler les arbres, parler l'animal, parler la terre, parler le bois, parler la matière, 
Puis parler nos sentiments vis à vis de la matière, du bois, de la terre, de l'animal, et des arbres. (et quand on crée, une table, un jardin, un outil, une formule mathématique, on est dans du langage. Intention, temporalité, symbolisation. )
Puis tomber amoureux, et le parler. 
En vérité, il faut AIMER. Aimer et parler. Aimer en parlant. Parler en aimant. 
Car Aimer assure la transcendance du Bien sur la Mal. 
Car Aimer est du côté de la métamorphose. 
C'est l'acte poétique par excellence.

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