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Les confusions de l’intime et de l’extériorité : Le grand déballage de l’extimité

Le 28 avril 2015
Les confusions de l’intime et de l’extériorité : Le grand déballage de l’extimité
Facebook Versus Dieu

 

« Extimité » est un néologisme inventé par Daniel Marcelli, brillant pédopsychiatre qui a travaillé sur la notion d’autorité, et  l’état « adolescent » notamment.

La notion d’extimité révèle  une confusion qui s’affiche sur les réseaux sociaux, et que ceux-ci encouragent en repoussant toujours plus loin les limites du narcissisme.

 Prenons l’exemple édifiant d’une scène virtuelle et néanmoins omniprésente dans l’espace psychique : Facebook.

Sur Facebook, il est question de l’intime, de ce qu’on montre, de ce qu’on devrait cacher mais qu’on ne cache plus, dans l’illusion où l’on est qu’il est possible de s’extraire de toute solitude.

Mais si la solitude n’existe plus, exit également le sentiment d’intimité, exit aussi le sentiment de transcendance, inhérent à la conscience humaine.

Sur Facebook, on voit fleurir un nouveau type de prière, adressé à qui ? à quoi ? Puisque le ciel s’est rétrécit à la hauteur « sondable » et tangible d’un mur personnel.

Ces prières, ce sont celles-ci :

« Si toi aussi tu es contre le cancer, partage »

« Si tu as perdu un être cher, aime »

« Si une personne que tu aimes est morte et te manque, partage cette fleur »

« Partage ce ruban rose si tu es contre l’homophobie »

Personnellement, ces injonctions me font froid dans le dos.

On pourrait les penser animistes, et pourtant l’animisme puise quand même ces sources dans une intuition de ce qui nous dépasse.

Décidément, ces prières facebookiennes rabaissent l’idée même de transcendance et circonscrivent le ciel aux limites psychiques d’un écran tactile, du on/off, d’une pensée jetable.

Car si nous, Vivants encore sur Terre, nous sommes bien connectés (pratiquement h24) qui nous dit que les morts, de là-haut, sont pourvus des mêmes facilités de connexion ?

Nous ne prions plus que pour en faire un post, nous ne pensons plus aux morts qu’en prenant à témoin l’univers narcissique de nos 150 amis.

Plus une maladie qui se partage et s’expose, plus un chagrin que n’étreint pas la consolation fictive d’une connexion.

Il faut croire que la prière a déserté la chambre noire et l’alcôve,

Il faut croire que le temple et l’église n’abritent plus nos âmes,

Il faut croire que la solitude est plus encore qu’avant le grand espace de vide et de néant, et qu’il faut fuir le trou de notre finitude à tous prix, quitte à brader la valeur de nos larmes.

Les réseaux sociaux nous donnent cette illusion qu’on peut définitivement s’extraire de la solitude, qu’il est possible de faire sans elle, que le tragique peut facilement être porté sur la scène de la parodie et du comique.

Mais Facebook a pourtant un intérêt non considérable : il vient révéler, comme dans un portrait en creux, ce dont l’homme se défend. Il vient révéler plus que jamais la peur de la mort, pire que la mort, sa peur de l’anéantissement.

N’être rien, n’être plus rien, voilà un écueil dans lequel facebook nous empêche de sombrer.

La souffrance n’est pas forcément amoindrie parce qu’elle est exposée, mais au moins, elle fait passer le temps et le deuil semble moins long, moins violent. Illusion des illusions, puisque psychiquement, ce qui n’a pas été traversé reviendra te hanter dans les interstices, au travail, devant la photocopieuse, au moment où tu t’y attends le moins et que tu parles « points retraites » et vacances,  lors d’un divertissement, alors que tu forces trop sur la corde du rire, au lit, quand l’insomnie s’abat sur toi et que ton conjoint rêve.  

Car fuir le tragique n’est pas possible. Depuis Sophocle, depuis Racine, fuir le tragique n’est pas possible. Et bien avant, souviens-toi, cher Facebookien, qu’il y a plus de 12 700 ans, l’homme préhistorique fleurissait déjà les tombes de ses défunts.  

 

 

 

 

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