"Chacun est singulier et c'est dans la vérité singulière que se trouve l'essence de l'humain." Julia KRISTEVA

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Le conte thérapeutique du mois : Hélios rencontre deux Aulnes qui s'aiment

Le 03 mars 2015
Le conte thérapeutique du mois : Hélios rencontre deux Aulnes qui s'aiment

 

Hélios rencontre deux Aulnes qui s’aiment

 

Il y avait dans la forêt deux aulnes magnifiques, qui avaient la particularité d’être liés par la cime, de telle sorte que leur deux troncs, inclinés l’un vers l’autre formaient une arche, sous laquelle passait le chemin.

Il fallait voir ce miracle quand on marchait sur le sentier et qu’on levait la tête vers le ciel. Comme si à cet endroit précis, la forêt révélait une porte. Que se passait-il lorsqu’on la passait ? Sans doute ceux qui en avaient fait l’expérience ne le racontaient pas, pour garder secret l’enseignement des bois.

Parmi tous les membres de la famille Soleil, Hélios était le seul à pouvoir parler avec les arbres. Ne me demandez pas pourquoi, la nature a ses lois que la raison ignore.

Un matin qu’il était d’humeur intrépide et joyeuse, lui qui ne sortait pas du lit avant dix heures, décida d’aller faire une petite balade solitaire.

Le voyant partir avec son petit sac à dos, contenant une gourde, quelques biscuits et une trousse à pharmacie, Ando s’étonna : « 

-         Hélios, toi, partir seul dans la forêt ? ne me fais pas rire, voyons ! Tu es si précieux qu’il t’est impossible de descendre le chemin sans tenir la main de Madame Soleil ! J’imagine mal un fœtus comme toi, hypocondriaque et couard, vagabonder sur les chemins sans personne pour veiller sur toi !

Sur ces paroles, Ando se mit à rire, moqueuse mais vaguement inquiète de savoir son demi-frère braver sa nature. 

-         Ecoute la louve, certes je suis un peu snob, et je ne cache pas une certaine tendance à me raconter des histoires. J’emporte tout le nécessaire pour ne pas prendre de risques inutiles. Si je me perds, que je ne suis pas rentré dans deux heures, appelez quand même le garde forestier, on ne sait jamais … »

Notre petite botte raisonnable partit donc en sifflotant.

Il faut avouer que cet animal à l’intelligence surdimentionnée avait un projet. (Il ne serait jamais parti sans but.) Contrairement à Ando, qui aimait l’inconnu de l’aventure et se laisser surprendre par la vie, Hélios avait l’esprit scientifique. Il se posait beaucoup de questions et pensait qu’il y avait des réponses à tout.

Il avait entendu parler de cette histoire d’aulnes tenus par la cime et fort de son pouvoir de s’entretenir avec les arbres, il entendait bien être le premier à éclaircir ce mystère.

Il marcha une heure, sans démériter.

Quelques bruits l’alertèrent, mais sa soif d’apprendre lui faisait surmonter sa peur. Oh, il ne serait jamais un grand aventurier, il préférait la bibliothèque de la famille Soleil, où il pouvait glaner nombre des réponses qu’il cherchait. Certaines personnes étaient faites pour découvrir les nouveaux horizons des terres vierges, lui, il préférait récolter et trier les enseignements de leurs recherches . Il y a les voyageurs intrépides, il y a et les penseurs immobiles, encore une question de nature.

Enfin, Hélios arriva au lieu tant de fois représenté dans son imagination.

Là où le chemin monte et se rétrécit, plein de cailloux, ombragé par des arbres centenaires et caressés de jeunes arbustes, on aperçoit soudain dans le ciel l’arc de cercle dessiné par le corps de deux aulnes.

Merveille des merveilles.

Les aulnes, silencieux, regardèrent le chien aux allures de fennec s’arrêter et lever la tête vers eux.

Il n’est un mystère pour personne que les arbres sont des êtres sages, qui parlent peu et savent se taire pour laisser entrer le silence dans le cœur de la terre.

Ce fut donc Hélios qui se présenta à eux, avec classe, comme il savait le faire, en s’inclinant dans une sorte de révérence :

«  - Je vous salue, bels êtres de sève et de lumière. Je me nomme Hélios, j’ai une question à vous poser et j’espère ne pas vous importuner. »

L’Aulnes qui se trouvait à la droite du chemin s’inclina légèrement, ce qui provoqua évidemment l’inclination de l’Aulne de gauche.

(Les arbres ont cette sainte faculté de se mettre à la hauteur des êtres plus petits qu’eux. Mais c’est une autre histoire…)

-         Nous sommes ravis de ta venue, petit fennec, et répondrons à ta question si celle si nous semble juste.

-         C’est-à-dire, bredouilla Hélios, qu’en fait, j’ai deux questions.

-         Commence par la plus simple, suggéra l’arbre. »

Hélios était embarrassé car il ne savait pas laquelle de ses deux questions était la plus simple.

Il se lança, en espérant être à la hauteur des êtres merveilleux à qui il s’adressait. Etre à la hauteur voulait dire, chez les arbres, être sobre et simple dans le langage.

«  - Je voudrais savoir, dit clairement le petit fennec, pourquoi vous êtes reliés         par la cime.

-         Je vais te répondre, continua l’aulne de droite, - le seul à avoir pour l’instant pris la parole -, c’est un très grand mystère. Nous avons grandi, grandi, grandi, cela fait fort longtemps, et nous grandissons encore. Au début, lorsque nous étions de très jeunes arbustes, nous poussions chacun de notre côté du chemin. Moi, à droite, lui à gauche. Il a fallu de nombreuses années pour que nos faîtes se rejoignent. Un jour, à mesure que nous touchions la lumière, il nous a semblé naturel de nous rapprocher. Il était temps de nous attacher l’un à l’autre. Si nous l’avions fait avant, probablement que notre croissance en eût été freinée. Nous n’ aurions pas tenu ainsi ; nous serions partis dans deux direction opposées et au lieu de former le bel arc régulier que tu vois ; nous aurions fait des nœuds et nos branches se seraient emmêlées. Mais nous étant rapprochés exactement quand il le fallait dans les cieux, c’est-à-dire suffisamment haut, nous avons toute la latitude pour pousser ensemble, jusqu’à la plus belle des lumières. Jusqu’au soleil, peut-être.

-         Oh, c’est merveilleux, s’émut le fennec, qui n’avait jamais entendu pareille chose.

-         Tu peux poser ta deuxième question, reprit l’aulne droit.

( Helios savait que la durée d’une discussion  avec un arbre est limitée. Il avait posé cette hypothèse : « c’est en raison de leur très grande longévité. Sans doute les arbres vivent-ils dans un autre rapport au temps. Mais je ne peux pousser plus loin son raisonnement. Ces créatures de la forêt me surpassent en intelligence.)

La seconde interrogation d’Hélios concernait cette arche formée par les deux aulnes.

Etait-elle réellement une porte, et sur quoi ouvrait-elle ?

Pourtant, la première réponse de l’arbre ayant prolongé sa réflexion (il est en effet des questions qui offrent un supplément de questions) ,  Hélios se surprit à demander : « 

-         Pourquoi est-ce toujours toi qui parle, Aulnes de droite ? et pourquoi toi, Aulnes de gauche, restes-tu silencieux ? »

L’Aulne de gauche fit frémir ses feuilles, ce qui signifie chez les arbres un certain amusement. (Quand ils rient franchement, d’ailleurs, les oiseaux racontent que la forêt se change en un gigantesque papier de soie qui se froisse.)

Il fit alors entendre sa voix, plus douce, presque inaudible, comme puisée dans le silence même de la forêt :

-         C’est tout simple : j’ai une confiance totale dans ce que peut dire l’aulne qui me rejoint par la cime. Ses mots semblent tirés de ma pensée.

Cette réponse sembla satisfaire Hélios, qui pensa alors à la question qu’il n’avait pas encore posée :

-         Et est-ce que votre arc forme vraiment une porte ? et sur quoi ouvre cette porte ? »

-         Ah, nous sommes désolés, l’arrêta l’aulne orateur, tu as posé tes deux questions. Il est temps maintenant de reprendre ta marche. Nous te saluons tous les deux. »

Hélios s’en voulait un peu mais il ne pouvait pas regretter la réponse formulée par l’aulne de gauche. Il songea brièvement à monsieur et madame Soleil, qui bien que n’étant pas reliés par la tête, témoignaient aussi de ce phénomène.

Il  remercia donc les deux sages de la forêt, fit une révérence pour prendre congés et repartit d’où il venait, descendant le chemin en pensant.

Il ne s’étonna même pas de la fabuleuse lumière qui éclairait sa marche, et pourtant, elle n’était pas ordinaire.

Il se retourna une fois et vit les deux aulnes de loin. Il n’avait pas fait attention lorsqu’il se tenait dessous, mais en réalité, les deux faîtes des deux aulnes étaient enlacés de telle sorte qu’un observateur du ciel devait prendre leurs sommets pour une racine inversée. Il faudrait qu’il en parle à son ami le Grand-Duc, à l’occasion, lui qui savait tant de choses.

En tous cas, l’arche sur laquelle marchaient les écureuils, les vers et les chenilles, les coccinelles et les doryphores, pour rejoindre l’autre côté du chemin par les airs, sans risquer de se faire piétiner par les passants inconscients, composait une œuvre remarquable.

Au diner, Hélios raconta l’entretien singulier qu’il avait vécu aux membres de la famille réunis autour de la table. Tous se montraient fort intéressés par ce qu’ils entendaient et trouvaient que c’était un grand privilège d’avoir un chien qui parlait aux arbres.

Madame Soleil, qui ne connaissait pas le langage des arbres, mais en savait un rayon sur les sentiments, conclut par cette parole :

« Mais en vérité, les Aulnes t’ont parlé d’amour. »

Monsieur Soleil, qui ne parlait pas beaucoup, mais écoutait toujours sa femme avec confiance, lui effleura la main délicatement.

Tendrement leurs doigts se croisèrent.

Le repas fut animé et joyeux, comme souvent. En quittant la pièce, Hélios, dans son joli cœur de fennec, entendit le bruit d’un papier de soie qui se froisse. Il s’endormit en souriant, et tout autour une lumière extraordinaire luisait dans la nuit, imperceptiblement.










 

 

 

 

 

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