"Chacun est singulier et c'est dans la vérité singulière que se trouve l'essence de l'humain." Julia KRISTEVA

Vous êtes ici : Accueil > Actualités > La réunification au coeur de l'entretien familial

La réunification au coeur de l'entretien familial

Le 19 septembre 2015
Lorsque nous recevons un enfant, nous recevons toujours aussi les parents. Notre cadre est extensible, et c'est un choix stratégique.

La psychologie clinique, telle qu'elle est enseignée, impose une rigueur dans le cadrage des séances, qui se justifie. 
Pourtant, dans le travail thérapeutique avec l'enfant, nous constatons que la créativité est essentielle. Mais aussi qu'on ne saurait bien aider l'enfant sans bien aider sa famille, en l'occurence ses parents. 
Qu'ils soient un couple d'amoureux facilitent évidemment l'entretien- que nous menons toutes les deux avec les adultes et l'enfant ( ou les enfants) -, mais si le couple est séparé, il demeure malgré tout un couple parental, et sa présence autour et pour l'enfant, s'avère extremement riche durant les séances. 

Un cadre extensible, qu'est ce que ça veut dire ? 
- D'abord qu'il s'imposera en fonction de la problématique de l'enfant. Parfois, l'entretien avec les parents est bref, et l'enfant a un besoin d'individuation tel qu'il convient de lui réserver tout l'espace. Parfois au contraire, le travail se fait conjointement à l'écoute des parents. Juliette s'entretient alors avec le père, la mère, ou les deux, et Caroline travaille avec l'enfant dans une autre pièce, demeurant alors la thérapeute privilégiée de l'enfant seul (qui n'hésite pas à théâtraliser cette "appartenance" dans ses dessins, ou ses histoires. 
- Un cadre extensible pose aussi la question du temps. Si une séance préliminaire est nécessairement plus longue (1 h 30), une séance de thérapie "ordinaire" dure 1 heure. Ce cadrage temporel paraît à priori rassurant pour la famille et pour l'enfant. Et pourtant, il semblerait que ce cadrage soit surtout rassurant pour le thérapeute. L'enfant, lui, n'a pas la même perception du temps. S'il s'ennuie, la séance dure longtemps, s'il s'amuse, et prend plaisir au jeu et au dialogue, il n'est pas rare qu'il s'exclame en fin de séance : déjà !
Ainsi, et nous nous appuyons sur les ressentis de l'enfant, la séance peut déborder le cadre, et lorsque ce débordement s'impose, il y a toujours une bonne raison.
- Le cadre extensible, c'est aussi l'ajustement affectif des thérapeutes, qui n'hésitent pas à se laisser traverser par l'émotion.
Ce fead back ne sera pas nécessairement exprimé. Il le sera néanmoins si cela peut faire avancer la thérapie.
Pourquoi cacher à un enfant qui nous a ému, auquel on pense, qu'on accompagne par exemple dans un retour à l'école après une période de phobie scolaire, à quel point nous sommes heureuses de ce retour à la vie sociale. 
Si l'on s'appuie sur cet exemple, il faut nécessairement une excellente alliance pour que l'enfant avec lequel on travaille l'estime de soi, accorde de la valeur à notre parole de thérapeute et puisse se projeter dans le monde social forte des acquis de la thérapie. 

La réunification au coeur de l'entretien familial se propose d'avancer main dans la main avec les parents, pour que ceux-là deviennent complices de leur enfant, et complices du travail thérapeutique. 
Evidemment il faut une confiance immense pour travailler dans le sens de la réunification. 
Confiance dans les capacités de changement des parents, confiance en nous, car les parents accueillent notre parole, lui accordant une valeur, confiance dans le devenir de l'enfant, dans ses ressources profondes. 

Lorsque les parents trouvent le courage, la volonté, ou l'urgence de venir nous consulter, une bonne partie du chemin est déjà fait : le désir d'aider leur enfant est bien présent. Personne au monde ne connaît mieux leur enfant qu'eux-mêmes, et pourtant, ils ont parfois besoin d'un tiers pour les voir autrement, en prenant en compte leur métamorphose. 

Un exemple du travail effectué selon cette configuration : 
R. nous a été envoyée par une dermatologue particulièrement sensible à la dimension psychologique des symptômes, prenant en compte l'aspect holistique de la personne. 
R. est une jeune fille intelligente, pleine de ressources, sans problèmes cognitifs, mais marquée par l'échec scolaire et le harcèlement. 
(Faits qui prendront tout leur relief et dont les conséquences seront révélees au terme de quelques séances.)
R., lorsqu'elle nous est présentée, vient de faire un séjour de plusieurs semaines dans un centre d'adaptation pour adolescents, prise en charge en psychiatrie et déscolarisée au terme de trois ans d'internat catastrophiques. R. prenait un traitement contraignant et relativement lourd à base d'antidépresseurs, d'anxiolytiques et autres molécules impliquées dans le fonctionnement neurologique.  Ce traitement lui avait fait prendre une dizaine de kilos et avait ainsi renforcé sa piètre estime d'elle-même. Elle ne parvenait d'ailleurs pas à le prendre régulièrement, le rejetant consciemment ou l'oubliant.
Nous avons immédiatement compris que les parents devaient faire partie intégrante de la thérapie, qu'ils étaient les meilleurs alliés de leur fille.
Leurs efforts pour l'aider devaient être entendus, leurs écueils et leur espérance aussi. 
Les entretiens ont toujours inclu la mère, souvent venue seule avec sa fille, ainsi que le père, impliqué de la même manière, mais que le travail empêchait quelque fois d'être présent.  
Une alliance s'est ainsi rapidement créée, avec R. mais aussi avec ses parents, sous-tendant un apaisement dans le lien entre ceux-ci et leur fille. (La grande souffrance de l'adolescente et ses problèmes scolaires avaient altéré la bonne entente au sein de la famille, malgré la volonté réelle des parents d'aider leur fille. Le manque de désir de vivre, les crises de panique, le rejet du système scolaire provoquaient une atmosphère délétère quotidienne.)
Nous avons travaillé en trois temps durant ces séances : 
- un entretien familial (mère et fille ou mère, père et fille).
- un entretien individuel avec R. seule, selon deux configurations possibles : soit une relaxation sophrologique avec Caroline, puis un entretien psychothérapeutique avec Juliette, avec une narration importante des souffrances passées ; soit un travail en art-thérapie - collage, écriture, dessin, théatralisation - puis un entretien à trois, Juliette, Caroline et R. 
- dans un troisième temps, un retour à la réalité de la famille, avec un entretien final avec le ou les parents et R. 
Souvent cette dernière étape fut déterminante. D'autant que R. avait beaucoup de difficultés à vivre la séparation, ayant trouvé ici un espace sécurisant et valorisant, qui lui manquait dans le social (et non pas à la maison où elle était bien). 
Cet espace transitoire, qui fait passer de l'entretien intime à la cellule familiale, prépare le retour à la réalité sociale, au monde. Selon la violence des éprouvés surgis pendant la séance, cette étape peut durer, tant que R. n'est pas revenue à un état émotionnel stable. Il nous est en effet tout de suite paru évident que nous ne laisserions pas partir R. dans les larmes ou le tourment. Si l'espace thérapeutique n'a pas, avec les adolescents, une dimension consolante, comment leur faire appréhender l'autre avec confiance ? 

Voilà comment la thérapie s'organise autour de deux axes, certes originaux, mais dont nous constatons le bien fondé : 
- le travail dans la complicité avec des parents conscients, 

- la souplesse du cadre temporel. 

Aujourd'hui R. a repris le chemin de l'école, elle découvre avec joie qu'elle est digne de l'attention de ses camarades, qu'elle n'a pas besoin de se masquer pour vivre en société, que l'autre n'est pas à priori dangereux. 
R. s'avère être une adolescente créative et réfléchie, traversant les éprouvés de son âge, interrogeant les limites et le cadre, toujours sous le regard bienveillant et sécurisant de ses parents. 


Caroline et Juliette DRAHI

Lettre d’information
c