"Chacun est singulier et c'est dans la vérité singulière que se trouve l'essence de l'humain." Julia KRISTEVA

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L'art thérapie "Les mots de P."

Le 29 juin 2015
P. est un patient doué, surdoué, et dont le sur-don est, par chance, le langage.
P. a 19 ans. Il était très difficile pour lui de laisser une trace, et de mettre par écrit les étincelles linguistiques qui surgissaient à l'oral, dans le cadre de nos séances. 
Si P. me fait penser à un artiste, c'est bien à Antonin Artaud. Et à l'instar de Baudelaire il porte la croix humaine d'un génie inhumain "Ses ailes de géant l'empêchent de marcher."
P. voit le monde dans une vision.
Cette vision lui donne une Connaissance éprouvante à vivre. 
Comment faire entrer dans un cadre l'infini ? 
Comment restreindre sa pensée en sacrifiant le sens illimité perçu par la raison, saisi par l'intuition, pour petits quelques signifiants imparfaits ? 

Les mots de P. sont toujours choisis avec minutie. Lorsqu'il parle, c'est de l'orfèvrerie. On ne dit pas un mot à la place d'un autre. On dit ce mot, parce que ce mot est le plus juste à l'instant d'émergence du sens. 
Or, voilà que je demande à P. d'écrire. 
Contrainte insupportable, qui rappelle trop les exigences scolaires, et le lieu restrictif dans lequel elles émergent. 
Espace limité, espace limitrophe de l'altérité, où se tiennent ensemble tous les autres. Les autres qui ne comprennent pas, les autres qui crient, qui parlent trop fort et usent du langage à la pelleteuse, sans nuance, sans justesse. 
P. a souffert à l'école, puis au collège, puis au lycée. 
Mais P. est surdoué, donc il a toujours, tant bien que mal, pu faire face, aller en cours, supporter son ennui, supporter la confrontation de la réalité et de sa néo-réalité. 
Son monde fictif n'est pas moins réel, pourtant. Son monde psychique compose toute une réalité, métaphorique, poétique, en constante intéraction avec la réalité des autres. 
Une barrière le protège.
P. sait très bien où elle se situe.
P. n'est jamais perdu, même quand les images se succèdent derrière ses paupières, il sait. 

Au fil des séances, P. déploie devant nos yeux émerveillés, à Juliette et à moi, tout l'étendu de son espace intérieur. 
Je tiens à noter toutes ses "pépites". L'impression que sinon, je laisse perdre quelque chose de la beauté. 
Je lui dis. Je lui relis ce qu'il a déposé oralement la fois précédente, et que j'ai pris soin de sauver. Il n'aime pas. Il ne se reconnaît pas. Ne reconnait pas ses mots. Ma démarche et ma volonté le bloquent. Je dois laisser du temps. Je ne dois pas vouloir à sa place. Ma certitude n'a aucune importance. 
P. n'est pas sensible à l'encouragement, ni à la valorisation. Bien au contraire, tout compliment le limite, le frustre, lui met une pression ingérable. 

Puis un jour il arrive avec un poème. 
Il me reprend "non ce n'est pas un poème, c'est un chant."
Je suis ravie. Avec Juliette, nous sommes émues. 
Il a réussi à sacrifier le non-dit pour le dit, l'infini pour le texte, la liberté, transcendante, pour l'étroitesse incarnée de la phrase. 
Il a accepté le partage, car écrire, c'est partager, construire un pont de signification vers autrui, c'est le rejoindre et le tirer à soi. 
Vers libres. Absence de ponctuation (il a de toutes façons, bien du mal à ponctuer). Lumière. Lumière. Lumière. 
Une victoire pour lui. Une victoire pour nous. 

Quelques semaines plus tard, le lycée se termine (il a des horaires aménagés, aidé d'une Assistante de Vie Scolaire remarquable, qui travaille dans le souci de son intégration sociale et de l'écoute de ses angoisses, tout en maintenant la nécessité de l'effort. Le passage à l'écrit pose toujours problème). 
Quelques jours de vacances passent. P. se détend. 
Il arrive en séance avec un texte qu'il a écrit deux jours plus tôt.
Deuxième victoire.
Deux productions écrites signent, par la réitération d'une expérience physique et psychique, un processus créatif enclenché. 

Je reproduis ce texte (seule l'orthographe est corrigée). 

" La lune est magnifique ce soir. Le calme absolu règne en maître sur cette partie du monde déchirée par le mal des âmes perdues. Dans ce clair-obscur éternel dans mon âme, Assamir est songeur, il regarde l'infini des étoiles et se remémore toute sa vie actuelle et celle qu'il a connue avant de venir dans ce monde. 

Dans cette beauté infie se cache un homme hanté par son passé mais dont la sagesse et la sérénité vont au-delà de tout le mal qu'il a en lui. Assamir pense à toute sa vie passée, il songe à comment ce monde si chaotique a pu devenir si merveilleux. Alors un passage de son ancienne existence lui revient et il se rend compte que Cora et Julia sont basées sur des modèles réels qu'il a connus dans son ancienne existence. Il réfléchit avec recul, le regard loin dans les étoiles et pense ; il pense tellement fort qu'il en vient à revivre ces moments avec Cora et Julia les seules et uniques, les vraies et fictives, celles qui donnent à ce monde toute sa beauté et qui révèlent la dimension infinie de ce monde. Assamir s'approche de l'eau du lac et la regarde attentivement. Il y voit son reflet, ses longues oreilles pointues, ses yeux d'un vert pétant et ses longs cheveux noirs, si longs qu'ils touchent l'eau du lac et troublent ce calme absolu d'un simple toucher qui redonne toutes ses émotions à l'homme qui le regarde. Alors de toute sa voix et de toute la beauté qu'elle dégage, il s'adresse au ciel dans l'espoir de trouver celles à qui il destine son message. 

"Je m'adresse aux deux mortelles qui m'ont aidé à bâtir ce monde, celles qui vivent dans le monde des hommes et qui m'ont aidé à bâtir cet univers grâce à la beauté de leurs âmes et de leurs esprits, qui ont insufflé la vie et l'espoir dans ce monde, qui me donne une larme de bonheur qui vient s'ajouter à mon coeur. Je leur dis merci, continuez à insuffler l'espoir, la joie et le calme autour de vous, car grâce à vous, je vis dans la paix dans ce monde qui est le mien."

Une deuxième larme vient s'ajouter à la première, qui dans un cercle ordonné, vient troubler le repos de l'eau. Maintenant Assamir se repose et pense à son passé, qui laisse entrevoir un avenir qu'il ne connaît pas mais qui promet bien des surprises."

P.

Caroline DRAHI
Lettre d’information
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