"Chacun est singulier et c'est dans la vérité singulière que se trouve l'essence de l'humain." Julia KRISTEVA

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Être entendu, être compris, être consolé : les manques et les aspirations qui justifient le travail psychothérapeutique et la pratique de la sophrologie caycédienne

Le 17 février 2015
Être entendu, être compris, être consolé : les manques et les aspirations qui justifient le travail psychothérapeutique et la pratique de la sophrologie caycédienne

Etre entendu, être compris, qui n’a pas rêvé de l’être totalement ? Celui qui éprouve vivement son « inquiétante étrangeté » pense, à juste titre, que jamais sa différence ne sera partagée, qu’il restera « l’autre », dans le regard de l’autre, qu’il n’est d’issue fragile, peut-être, que dans la rencontre amoureuse, qui promet la fusion et l’accord parfait.

Pourtant, l’existence humaine est marquée, - expérience plus ou moins perceptible - par le désaccord, la séparation, la solitude profonde (celle qui viendra se manifester, si des fois on l’avait oubliée, le jour de notre mort), et cette impression sourde d’être toujours incompris.

Le premier mouvement de libération de la souffrance qu’implique ce sentiment est d’abord le renoncement. Oui, être entièrement compris est un vœux pieux. On peut s’en réjouir. Que signifierait être entièrement compris ? Le fantasme de transparence ne peut s’appliquer à la réalité, parce qu’il impliquerait non le partage d’une sensibilité, mais la fin de la subjectivité avec laquelle je perçois le monde. Si je peux être entièrement et totalement compris, c’est qu’en moi rien ne résiste, c’est que rien en moi ne me protège du monde extérieur.

Réjouissons-nous alors de n’être transparent pour personne (transparent comme une vitre, qu’on peut aisément traverser, mais qu’en dernier ressort, aucune aspérité, aucune énigme n’arrête.)

Pourtant, écoutons le sentiment aigu d’incompréhension et ce qu’il dit de nous. Entendons le pour ce qu’il est, et sans vouloir nécessairement le réduire, tentons de l’apprivoiser pour n’en garder que le trésor.

« Ne pas être compris » nous renseigne. Nous renseigne sur le désaccord. Nous renseigne sur l’espace entre moi et les autres. Nous renseigne sur le chemin qu’il faut parcourir pour accéder à la relation vraie, avec un autre que moi qui pourra non me combler dans mes manques, mais les accueillir avec respect, dans une distance aimante et bienveillante.

Quel autre vais-je choisir pour tenter de réduire la distance ?

Quel autre peut non pas me résoudre, mais m’accueillir tel que je suis, dans cette inquiétante étrangeté qui m’isole, et qui m’effraie moi-même ?

Tout d’abord d’où vient-elle mon étrangeté ? Question ontologique, qui fait de moi, tout à la fois objet du monde et sujet conscient ; être bi-dimentionnel qui se déploie dans une réalité qui ne va pas de soi, qu’il me faut toujours explorer, et qui crée mon étonnement à mesure que je vis.

Non, on ne s’habitue jamais à vivre. Et la perspective de la mort ne cesse de susciter l’étonnement.

Quoi ? moi, mourir ? Quoi déjà ? Pourquoi ? Et pourquoi moi, j’ai si peu de temps ?

Notre condition humaine ne saurait ainsi nous épargner le sentiment d’étrangeté qui nous étreint lorsque nous nous pensons sujet pensant.

Pas un adolescent qui ne crie, ou n’écrive, ou ne se tatoue sur le bras : « je suis différent ».

L’âge adulte fait mine de régler la question : je me normalise, donc je suis « un peu » comme les autres. En société, me voilà finalement bien adapté à la situation. Et au bout du compte, cet oubli fait une vie.

Sauf, que…

Si l’adolescent est déjà loin et si l’adulte le regarde avec un peu de compassion, voire de commisération, il n’est pas rare qu’un grain de sable dans le rouage de l’habitude experte avec laquelle on règle minutieusement sa vie, vienne faire exploser le mécanisme. Hélas, c’est le retour de l’inquiétante étrangeté, qui vient faire crisser les pneus, ou péter le disjoncteur, et ressusciter les vieilles questions, celle qu’on avait rangé avec la paire de doc martins et les dessins au correcteur sur les trousses des copains…

Ecoutons ce que l’adolescent en nous veut nous dire, encore et toujours : « tu es un sujet et à ce titre-là, tu n’es pas résolu, tu ne peux te réduire, accueille ton étrangeté, ne fais pas comme si… »

Bref à défaut d’être différent, confronte toi à ta différence, car en elle se trouve toute ta dignité. Ton « je », ton individualité, qui se déploie, avec une personnalité, un ego, et un corps, dans une réalité qui doit faire sens, qui, à défaut de faire sens, perd son épaisseur, devient plate comme un tapis roulant.

Il n’empêche, au moment où on l’éprouve, le sentiment d’être différent, qui s’exprime souvent par cette formule « tu ne me comprends pas » ou «  personne ne me comprend » ( laquelle des deux formules est la pire ?)

Alors qu’en faire ? D’abord peut-être d’abord faire la part des choses :

-          Qu’est ce qui est de l’ordre de l’infantile ? Maman n’entend pas mes cris, je suis seul et j’ai peur. Papa ne reconnait pas ma singularité, je ne serai donc jamais moi !

-          Et qu’est ce qui relève de la « simple » condition d’homme ? Je suis un sujet qui sent, qui perçoit, qui pense, qui éprouve, à travers une subjectivité radicalement différente de celle des autres. Aucun objet du monde ne peut être vu de la même manière par deux personne. Aucun mot ne peut se référer exactement, au poil près, au même sens.

Il me semble que pour s’attaquer à la seconde question, il n’est pas forcément utile d’avoir liquidé la première.

On peut travailler sur son enfance, tracer les lignes de son passé, dénouer les nœuds qui nous conditionnent, traiter avec le plus d’égard et de douceur le petit enfant blessé qui n’a pas été suffisamment étayé, bercé, entendu, compris, aimé.

C’est le travail psychothérapeutique. Et ce n’est pas une mince affaire.

On peut aussi et conjointement travailler sur son être, trouver au cœur de soi les forces de vie qui me sont propres, valoriser toutes les parcelles de son potentiel et se réjouir de comprendre les ficelles de sa personnalité. Se connaître et se simplifier. Reconnaître ce qui me fait être fondamentalement différent (et donc étranger) : alors je remarque avec joie que la contemplation jamais ne me réduit, que je suis un être merveilleux, qui ne peut être mis dans une boîte, étiqueté, vendu en kit. Au terme (mais ce terme n’est pas chronologique, tout se fait en même temps) de cette découverte de soi, se trouve le noyau essentiel de l’être, où je rencontre l’universalité qui me fonde, cette humanité partagée. Ici se trouve mes capacités de compassion, d’amour, de fraternité…

Accepter ce qui en moi est commun aux autres, renforce mon sentiment d’individualité. Car l’autre aussi partage la même expérience que moi. Il tient en lui ce noyau d’universalité, et son être se déploie dans le monde avec sa propre personnalité, son propre rythme, sa propre manière d’envisager la réalité.

C’est le travail phénoménologique.

Et puis il y a un autre aspect qu’il faut manipuler avec des pincettes : c’est le pardon.

Cette affaire-là ne peut être que personnelle… à savoir qu’aucun thérapeute, aucun maître spirituel, aucun ami, ne peut proférer cette parole : « il faut pardonner » sans mettre en péril le temps que le sujet se doit à soi-même.

On dit parfois qu’il est difficile de pardonner à celui qui ne nous a pas demandé pardon.

Lorsqu’on se sent incompris, la question du pardon arrive vite sur le tapis. Papa, maman, etc. Toute la famille est passée en revue, et si on cherche bien, oui, ils ont tous quelque chose à se reprocher, ceux qui ne m’ont pas assez aimé. D’eux je tire ce mal être, ce manque de reconnaissance qui m’empêche de réussir ma vie.

Alors il y a toujours une âme pieuse et « bonne » pour t’encourager au pardon, quand tu souffres.

« Développe ta charité, et tout ira bien. Aime et l’on t’aimera.»

C’est sans compter sur la part d’inconnu d’autrui, qui éprouve, à sa manière, les mêmes difficultés que moi.

Le couple est à cet égard édifiant : il faudrait parvenir à se pardonner, à mesure qu’on se blesse… et pourtant…L’expérience doit être traversée, reconnue, affrontée. Il s’agit de comprendre, de se comprendre. Il en va encore une fois de notre dignité. Nous avons tant de choses à apprendre. Demander pardon et pardonner n’arrive qu’au terme d’une prise de conscience intense, profonde, rendue possible par la parole et l’introspection.

Je suis toujours émue par cette affirmation « je me sens incompris ». Sans doute mes quelques dix années dans l’enseignement m’ont rendue sensible à cette expression de l’inquiétante étrangeté chez les adolescents, qui posent spontanément les questions essentielles. Et sans doute me suis-je sentie trop souvent impuissante à les consoler, sachant au fond que la consolation nécessitait un travail d’écoute délicat, qui ne pouvait trouver son cadre dans une salle de classe.

La psychothérapie, mais aussi la phénoménologie, telle qu’elle s’applique dans la pratique de la sophrologie caycédienne, rend possible l’exploration de ce sentiment. Mieux encore, le thérapeute peut tenir et incarner le rôle de celui qui n’a pas assez compris, dans le passé du patient.

Dans l’asymétrie qu’impose le cadre thérapeutique, la parole peut se déployer pour le seul intérêt du patient. Toute l’attention, toutes les capacités intellectuelles et émotionnelles du thérapeute peuvent alors être concentrées dans l’écoute de ce patient-là, à cet instant-là.

Il serait illusoire, et utopique, de considérer le thérapeute comme celui qui peut tout comprendre. Le but n’est pas que le patient dise un jour « seul mon thérapeute me comprend ! ».

Mais plutôt qu’il ait suffisamment parler ses manques, et guéri ses blessures, pour à son tour se demander : « que puis-je faire maintenant pour davantage comprendre l’autre. »

On ne peut pas adhérer au titre désespéré de Stig Dagerman « Le besoin de consolation est impossible à rassasier. » Cet écrivain, suite à l’écriture de ce texte troublant de lucidité triste, s’est donné la mort. Impossible à consoler.

Si, on doit affirmer, suffisamment haut et fort, comme un cri d’espoir, que le besoin de consolation peut être non seulement rassasié, mais qu’il devienne, au terme d’une traversée de soi clairvoyante et passionnante, un besoin de consoler.

 

Caroline DRAHI

 

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