"Chacun est singulier et c'est dans la vérité singulière que se trouve l'essence de l'humain." Julia KRISTEVA

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UN CONTE THERAPEUTIQUE : "Ando mange trop"

Le 13 janvier 2015
UN CONTE THERAPEUTIQUE :
"Ando mange trop" met en scène les personnages de la famille Soleil en évoquant une problématique alimentaire, la boulimie.

                         Ando mange trop

 
Depuis toujours, Ando mange trop. Enfin toujours, c'est depuis qu'elle vit dans la famille soleil, car auparavant, on ne sait rien d'Ando.

Il faut dire qu'elle ne connaît pas ses vrais parents. Monsieur et Madame Soleil l'ont adoptée quand elle avait un an.

Mais voilà, Ando n'est jamais rassasiée.

Elle ne prend même pas le temps de mâcher, elle avale à la vitesse de l'éclair, aussi vite que Tonton Barnabé avec son bolide infernal.

(Regardez Ando s'empiffrer, c'est quelque chose !)

Pour Ando, la gamelle est un puits sans fond où sa faim lui donne faim, où chaque croquette est la promesse de la croquette suivante.

Le plus beau moment de sa journée a lieu lorsque madame Soleil sort le sac de croquettes ; elles font crunch, crunch sous ses doigts : c'est l'appel de la gamelle, et à cette course-là, Ando est toujours la première, les babines en avant, la langue en gouttière, les pattes qui crissent sur le carrelage de la cuisine comme Tonton Barnabé dans son bolide.

Il lui arrive même de décourager Hélios et Toto, ses demi-frères, par des grognements menaçants qui signifient : "si tu manges avant moi, je te pète la tronche."

Ando n'a pas un comportement tout à fait normal, quand il s'agit de manger.

Hélios attrape délicatement chaque croquette, précieux, presque snob ; Toto se livre à une savante recherche de la croquette la plus tendre (elles sont toutes identiques, mais il l'ignore encore.), balayant çà et là de ses oreilles poilues les miettes qui restent.

Mais Ando, elle, les gobe pour qu'elles disparaissent immédiatement dans son gros et bruyant estomac.

Le médecin explique à madame Soleil : "votre chienne a manqué, terriblement manqué. Elle doit être traumatisée par l'absence de nourriture qu'elle a subie étant petite. "

Alors Ando mange, et mange et mange comme si sa vie entière en dépendait..

Et lorsque la gamelle est vide, elle vit un moment de désespoir intense et regarde madame Soleil en l'implorant de renouveler le "remplissage."

 

Alors évidemment, après plusieurs années de "remplissage intense", Ando ressemble un peu à une tique, avec sa petite tête sur son gros corps de berger.

Hélios, avec sa taille de guêpe et sa démarche de lévrier des beaux quartiers, lui fait ombrage.

Toto, lui, il ressemble de toute façon à une boule, mais tout le monde sait bien qu'un coup de ciseaux chez le coiffeur fera apparaître sa véritable ligne, svelte et sportive, sous le volume du poil.

Toto est tout en cheveux, pas un pet de gras sur le ventre. Il s'habille trop, voilà tout, sans doute un peu frileux.

Pour Ando, c'est différent. Elle est grasse et grosse, volumineuse : de dos, on voit son bide qui dépasse des deux côté du corps.

Quand elle court, ses fesses l'entraînent. Qui n'a jamais vu un bulldozer ratisser un chantier ne peut pas s'imaginer l'ampleur des dégâts.

Est-ce qu'Ando a conscience de trop manger ? Est-ce qu'elle remarque son embonpoint ? Oui. Elle n'est pas aveugle et sent bien que sa robe craque, aux embouchures. De loin, elle contemple Madame Goupil, qui sort beaucoup la nuit, avec admiration, et une sourde jalousie. Tout en longueur sur ses fines pattes, la renarde se déhanche, fière de ses atouts sauvages. Alors, quand Ando passe devant une flaque, ou se contemple dans l'eau de la rivière voisine, elle pousse de petits soupirs de dépit : "je suis moche et obèse, je devrais arrêter de manger. "

(Ce qui est drôle, quand même, c'est que Monsieur Goupil trouve Ando absolument magnifique, mais c'est une autre histoire.)

Le soir, à l'heure du repas, pourtant, elle se remet sur les starting block, part en pole position. Quand madame Soleil lance le signal de "crunch, crunch", c'est de nouveau les jeux olympiques de patins à glace dans la cuisine pour arriver la première à la gamelle, sans oublier les petites intimidations dont elle se rend coupable auprès de ses deux demi frères.

Toute volonté est anéantie. Tout désir de changement s'engouffre dans le ventre rond de notre pauvre affamée.

Le médecin, il parle bien, il donne des conseils évidents. Oui, certes, il faut arrêter de se bâfrer, de se remplir, de se goinfrer.

Car c'est mauvais pour les artères, pour l'estomac, pour le foie, pour les os, pour la colonne vertébrale, pour le corps en général. Et l'espérance de vie diminue à mesure que les kilos pèsent sur le cœur.

 

Un jour qu'Hélios s'était pris un coup de croc sur l'oreille droite, pour avoir flairé trop près du repas d'Ando, il engagea un dialogue à ce sujet :

"- Je ne vais pas te piquer ton quignon, n'aies crainte, je suis repu et je n'ai pas l'intention de finir tes fonds de casseroles, je mérite mieux que ça ! Pourquoi manges-tu autant, pourquoi cet empressement ?

Surprise, Ando s'était sentie un peu honteuse. Il fallait se justifier, donner des raisons, essayer de se comprendre.

- Je ne sais pas trop Hélios. J'ai faim, je mange, et j'ai encore faim, alors je re-mange, et cela sans fin. Je crois aussi que je suis angoissée, car dans ces moments-là, il me prend comme une sensation atroce de solitude.

- Pourtant, nous sommes là, s'étonne Hélios, madame Soleil, monsieur Soleil, Tonton Barnabé, et même l'adolescent Nestor. Nous sommes tous ensemble et tu n'es jamais seule, en fait."

En entendant cela, Ando faisait une drôle de mine, les oreilles en arrière, penaude, et les yeux tristes, si tristes.

" – Non, je ne suis pas seule, et je le sais. Mais à cet instant-là, je me sens très seule. C'est comme pour la gamelle, elle n'est pas vide, mais moi, je la vois vide, alors il faut qu'elle se remplisse, il faut que je me remplisse. Si cela n'est pas le cas, je dois trouver de la nourriture tout de suite. Sous la table, sur la table, dans le placard, sur le barbecue… tous les moyens sont bons pour que je me sente moins vide. "

- C'est une question d'instinct alors ? demanda Hélios.

- Oui, si tu veux, répondit Ando, un instinct venu d'on ne sait où, un

instinct de faim sans fin. Mais tu sais, là où toi, tu vois une croquette qui peut te nourrir, moi, je vois un truc qui peut me combler. Ainsi on ne mange pas la même croquette : la tienne te nourrit, la mienne ne me comble jamais."

 

Toutes ces explications rendirent Hélios perplexe et mélancolique.

Ce soir-là, il regarda Ando avec beaucoup de compassion.

Et un petit miracle eut lieu : Ando accepta la petite botte blanche d'Hélios, posée l'air de rien contre son ventre. "

Conte écrit par Caroline DRAHI, sophrologue et psychopédagogue au cabinet Drahi Thérapie, situé à La Ravoire et à Barberaz. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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